La véritable histoire d'un bateau de légende
Le Canal de Suez
[1869-1880]
Entre temps, Méhémet Ali est mort. Son petit-fils, Abbas, lui a succédé et a amorcé un rapprochement avec la Turquie, qui annule une
partie des avantages consentis à son grand-père. Le rapprochement est de courte durée puisque Abbas est assassiné et remplacé par Said,
fils de Méhémet-Ali, qui, à l’instar de son père, va résolument se tourner vers l’Europe. Son fils, Ismail (1863-1879) va reprendre le
titre de Khédive, c’est à dire Vice-roi. L’Egypte est, de facto, indépendante.
1869 : un ingénieur français, Ferdinand de Lesseps, ouvre le Canal de Suez. On en parlait depuis 30 ans, depuis que Soliman Pacha avait
ouvert le dossier avec des polytechniciens français. Le Canal apparaissait comme une chance économique pour les marines européennes.
L’inauguration se passe en grande pompe : le couple impérial français est là. La lutte d’influence entre Anglais et Français est toujours
sous-jacente.
La première conséquence va être le développement du tourisme. Pour les soldats, fonctionnaires qui vont en Inde et en Extrême-Orient,
Port-Saïd devient un escale obligatoire. Tant qu’à faire, on débarque quelques jours et on visite l’Egypte. Cook est prêt à saisir
l’opportunité. Le marché s’ouvre et se scinde en deux parts : les touristes qu’on amène d’Europe et ceux qu’on récupère sur place. En
1869, dès l’ouverture du canal, Cook organise son premier " Nile Tour " sur un bateau à vapeur loué au Khédive.
Il faut dire que, en 1847, Soliman Pacha avait posé la première pierre du barrage d’Esna : le Nil commençait à être régularisé et on
pouvait y naviguer presque toute l’année. Ceci avait conduit le Khédive à acheter quelques bateaux en Angleterre pour assurer un service
de courrier régulier. Un embryon de flotte fluviale existait donc.
Cook avait de la chance : le révérend Christophe Newman Hall participe à cette première croisière. Au milieu du XIXème siècle, le Révérend Hall est une personnalité extraordinaire. Les églises sont pleines quand il prêche et ses sermons, imprimés, se vendent à des milliers d’exemplaires. Son ouvrage Come to Jesus s’est vendu à plus de 4 millions d’exemplaires. Et le Révérend Hall revient enthousiaste de sa croisière ! Désormais, dans tous ses sermons, il vantera le voyage sur le Nil et la compagnie Thomas Cook. Naturellement les clients affluent. En 1870, Cook ouvre un bureau permanent au Caire.
Les débuts sont marqués par une lutte : un Anglais, David Robinson, a la concession des services fluviaux. La stratégie de Cook va être
simple : il demande et obtient la même concession au sud d’Assouan et il loue tous les bateaux du Khédive. Charmé, le Khédive va alors
diviser les services fluviaux en deux parties : Robinson garde les lignes régulières, Cook gérera uniquement les services pour touristes
étrangers. Ça tombe bien, c’est ce qu’il voulait. Il garde les ladies et laisse les fellahs à son concurrent.
Des bateaux des années 1870, on ne sait presque rien. Ils étaient à vapeur, pour la plupart, leur allure est très britannique : ils
ressemblent étrangement aux vapeurs construits dans les chantiers de la Clyde River, mais les bateaux de la Clyde sont si populaires
qu’ils sont imités presque partout. Les rares photos de l’époque montrent des bateaux surchargés, mais il s’agit le plus souvent de
vapeurs assurant des liaisons régulières.
En 1876, l’Egypte touche, économiquement, le fond. Le pays croule sous les dettes et Français et Anglais créent une Caisse de garantie de
la dette égyptienne dont la direction est donnée à Sir Evelyn Barring, qui deviendra plus tard Lord Cromer. L’Egypte est sous tutelle,
la France affaiblie par la défaite de 1870 laisse de facto les Britanniques gérer le pays. Enfin presque : Gaston Maspéro a succédé à
Mariette et dégage le Sphinx. L’archéologie reste l’apanage des Français.
Dès 1877, Cook obtient la concession de l’ensemble des transports sur le Nil et construit à Luxor l’hôtel Winter Palace. Le fait est
notable : en général, Cook préfère passer des accords avec des hôteliers et ne s’engage pas dans la construction d’immeubles. Mais Luxor
est devenue une plaque tournante et il n’y a pas d’hébergement. Nécessité fait loi.
En 1880, Thomas Cook & son obtient la concession du Service Postal égyptien. L’affaire semble n’avoir aucun intérêt sauf sur un point essentiel : une clause permet à Cook de construire ses propres bateaux et donc de se dégager de ses obligations envers le Khédive.