La véritable histoire d'un bateau de légende

Sommaire

La campagne d’Egypte
[1798-1800]


Le règne de Méhémet-Ali
[1800-1847]


Le développement de l’Egyptologie
[1820-1860]


Le Canal de Suez
[1869-1880]


L’ère Cook du voyage sur le Nil
[1877-1950]


Une croisière sur le Nil à la Belle Epoque

Le Sudan redécouvert par Voyageurs du Monde
[2000…]



La salle de restaurant du Steam Ship Sudan

Cabine du Steam Ship Sudan

Le Steam Ship Sudan

Une croisière sur le Nil à la Belle Epoque


A la Belle Epoque, une croisière sur le Sudan dure 20 jours : c’est un aller-retour complet, du Caire à Assouan, on remonte, puis on redescend le Nil. Dans les années 1920, le prix est de 70.€, tout compris, même les bakchichs mais pas les entrées dans les monuments. Il est vrai que le Gouvernement de l’Egypte demande le paiement d’une taxe fixe de 24 shillings quel que soit le nombre de monuments visités et délivre une carte d’entrée nominale dans un bureau spécial.

Le Sudan quitte Le Caire le mercredi à 10 h du matin. Dès après le déjeuner, on visite Memphis, les touristes étant transportés sur les sites à dos d’âne. Mais on ne rigole pas : il est interdit de descendre du bateau tant que les ânes ne sont pas arrivés. Il ne s’agirait pas que les clients de la maison Cook puissent dépenser bêtement leur argent. Quelle que soit l’impatience, il faut attendre que sonne la cloche pour débarquer. La première nuit se passe à quai à Wasta.

Le jeudi, journée calme, le Sudan va de Wasta à Minia ce qui représente tout de même près de 160 kilomètres. Il s’amarre tous les soirs pour éviter les dangers de la navigation de nuit. Il n’empêche que le règlement de bord stipule une extinction générale des feux à 23 h 30.

Le vendredi, les voyageurs n’ont droit qu’à une " petite " excursion aux grottes de Speos : il faut quand même chevaucher un âne pendant trois quarts d’heure pour y arriver. Et le Sudan s’amarre à Manfalut.

Le quatrième jour, inversion des rôles. Le bateau ne va pas plus loin qu’Asyut, à une petite cinquantaine de kilomètres. Les voyageurs, eux, ont droit à l’excursion des tombes d’Hapsefai et Khet : une heure de chevauchée pour grimper au sommet de la montagne. Les prospectus de Cook préviennent qu’il s’agit d’une des plus belles vues sur le Nil et qu’il faut absolument y aller.

Le dimanche, repos pour une remontée du fleuve sur près de 160 km jusqu’à Girga. Et encore près de 120 km le lundi pour atteindre Dendera, en passant devant Abydos, mais la visite du site est programmée pour le voyage retour.

Bonne surprise pour le septième jour : on va à dos d’âne jusqu’au temple de Dendera et on continue de la même manière jusqu’à Karnak et Luxor où le bateau attend les voyageurs.. Le programme, tellement précis d’habitude, omet soigneusement de donner le temps nécessaire à cette randonnée. A en juger par les autres balades, trois heures semblent un minimum. Qu’on se rassure, dans ces cas, le lunch était ponctuellement servi à 13 h sous des tentes dressées pour l’occasion.

A Luxor, on s’arrête trois jours pour un programme de visites sans interruption. Le mercredi, Karnak le matin, Luxor dans l’après-midi. Le jeudi, Vallée des Rois, Temple d’Hatshepsout, Ramesseum et colosses de Memnon. Le tout à dos d’âne, bien entendu. Heureusement, il est précisé que le lunch sera servi dans le Chalet Hatshepsout, construit spécialement par Cook pour permettre aux voyageurs de prendre leur lunch et de se rafraîchir. Il est vrai que, partis du bateau à 9 h du matin, les passagers n’y reviennent qu’après 17 h. La vallée des Reines a été gardée pour le vendredi matin.

Le onzième jour, croisière de Luxor à Edfu avec visite du temple et le dimanche, on atteint enfin Assouan où deux jours d’escale sont prévus. Grâce à Dieu, Elephantine et Philae sont visités en barque. On se plaît à imaginer que les voyageurs appréciaient ce repos.

Le mercredi, quinzième jour, porté par le courant, le Sudan faisait Assouan-Luxor d’une seule traite (il lui faut trois jours aujourd’hui, mais il n’a plus l’allant de sa jeunesse et le courant est moins fort puisque le voyage de retour ne demandait que six jours de navigation pour revenir au Caire). Un seul arrêt est prévu, celui d’Abydos avant que les passagers ne rejoignent le Caire le soir du vingtième jour.

Les grands bateaux de Cook pouvaient accueillir 80 passagers. On imagine le travail des guides et interprètes qui devaient veiller sur ces 80 personnes dont un bon nombre de dames anglaises que l’on juchait sur des ânes égyptiens, robustes et serviables, certes, mais tout de même, trottiner ainsi du Nil au fond de la Vallée des Rois dans un environnement de chapeaux à fleurs, de crinolines et d’ombrelles sous un soleil pas toujours tendre, ce n’est pas vraiment un destin d’âne, même égyptien. Pas non plus un destin d’ânier obligé de se souvenir que les paquets qu’il transporte ainsi protesteront à grands cris s’il utilise avec ses ânes les arguments habituels. Ces expéditions devaient être vraiment hautes en couleurs !

Heureusement, le service et le confort à bord étaient tels que les souffrances des excursions se laissaient facilement oublier. L’armateur avait prévu des salons pour jouer aux cartes et au backgammon, une salle de repos et même, tout à l’avant du bateau, une salle de dessin où les ladies anglaises pouvaient s’adonner à leur art favori, l’aquarelle. Les messieurs avaient à leur disposition un fumoir où les serveurs leur apportaient leurs boissons favorites, whisky et porto.

En cas de difficultés, le médecin de bord disposait d’une infirmerie équipée de matériel de petite chirurgie mais tout était prévu pour éviter les désagréments : une chambre froide permettait la conservation des aliments et l’eau était régulièrement mise à bouillir dans une salle spéciale.

Le bateau était tout aussi bien traité que les passagers. Un ingénieur se trouvait en permanence à bord afin de permettre les réparations d’urgence et la basse saison, en été, quand les eaux du Nil étaient à l’étiage, se passait en carénage et petites réparations à l’arsenal de Boulaq.

Certains passagers utilisaient la ligne jusqu’à Assouan seulement, puis changeaient de bateau pour rejoindre Khartoum et de là, l’Uganda puis le Kenya. Là, les documents de Cook se font moins précis : on indique seulement qu’il faut compter de onze à dix-sept jours pour aller de Khartoum à Kampala…

De 1900 à 1935, c’est la grande époque des voyages sur le Nil. Des documents d’époque montrent les bateaux de Cook au temps de leur splendeur comme cette arrivée du Sudan à Assouan en 1910, trouvée dans les archives Gaddis, l’un des plus fameux photographes égyptiens de l’époque.

La guerre de 14-18 marquera une rupture. La Turquie a choisi le mauvais camp, celui des perdants. Les Occidentaux proclament l’indépendance de l’Egypte sous forme de royaume et le roi Fouad monte sur le trône. Il est le petit-fils de Soliman. Elevé en Suisse, Fouad est francophone et occidentalisé. Il va poursuivre la politique de modernisation du pays initiée par son grand-père. Une partie du pays s’inquiète : en 1928, se crée le groupe des Frères Musulmans.

Cook a repris ses activités. Des rares dossiers sauvés des archives égyptiennes, on peut extraire une fiche datée de 1926 et annonçant la remise à l’eau après rénovation du Sudan. La flotte de Cook règne à nouveau sur le Nil. Au Proche-Orient, l’Angleterre est la puissance dominante : elle modèle la région au profit des chefs de tribus qui ont aidé Lawrence contre les Turcs. Diplomates, hommes d‘affaires, militaires se pressent au Caire et forment la base des croisiéristes sur le Nil. Les intellectuels et les archéologues ne sont pas en reste. Parmi eux, Henry Mallowan, un brillant jeune archéologue qui dirige des fouilles en Irak. Il fera une croisière sur le Nil avec son épouse, brillante romancière de vingt ans son aînée. Agatha Christie Mallowan en tirera l’idée de Mort sur le Nil.

La Seconde Guerre Mondiale sonne le glas du tourisme oriental. Farouk a succédé à son père. Les Frères Musulmans s’agitent. A la fin de la guerre, l’Occident se trouve pris dans un tourbillon : il faut reconstruire l’Europe et gérer les nombreux mouvements d’indépendance ou d’autonomie qui veulent profiter de la faiblesse économique des anciens colonisateurs. Farouk gère comme il peut : les opinions publiques arabes sont révoltées par la création d’Israël. En 1948, Farouk nationalise certaines compagnies anglaises pour calmer ses opposants. Cook fait partie du lot. Vu l’état du tourisme égyptien, ce n’est pas si grave. Les bateaux restent à quai.